Aurélie Archives Articles

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Aurélie Archives Articles

Message par Invité le Lun 26 Juin - 20:45


Illustration : Marc Clamens


Un monde à eux

Des cataclysmes, peu de géopolitique, beaucoup de témoignages, peu d’analyse… l’actualité internationale par les grand-messes du 20 heures dessine un monde en net décalage avec la réalité. Une terre aux contours insolites, sauf sur Arte.
La couverture de l’international au journal télévisé, vous savez, c’est comme la Bourse, ça monte, ça descend, c’est cyclique… » Parole d’expert. Ainsi Bernard Volker, le « monsieur politique internationale » de TF1, résume-t-il la place qu’occupe l’actualité étrangère dans nos JT de 20 heures : une place à géométrie variable, qui ne va jamais de soi. « Il y a une tendance générale au repli sur l’actualité nationale », constate un journaliste de TF1. « Les chaînes généralistes considèrent que l’international est une matière distante, difficile, d’où une certaine frilosité ; et puis, la France est dans une phase introspective », renchérit Thierry Thuillier, responsable du service étranger et de l’émission de géopolitique Un œil sur la planète, à France 2, qui admet avoir « plus de marge de manœuvre dans le magazine que dans les news ». Seule voix dissonante, celle de la rédaction d’Arte – et, dans une moindre mesure, celle de Canal+ – pour laquelle l’international reste un choix fort. Alors, à quoi ressemble le globe soir après soir, dans nos JT ? Petite visite guidée sur la planète des JT en 2005 (1).

Drôle de globe
C’est une planète où le Vatican est six fois plus grand que le Brésil, l’Inde à peine plus que la Suisse et où l’Afrique du Sud pèse moins lourd que Chypre. Une planète où l’Afrique et l’Amérique latine n’existent quasiment pas, d’où l’Océanie a presque disparu, mais où Israël et la Palestine occupent l’essentiel du Moyen-Orient. Bref, une planète qui n’a pas grand-chose à voir avec la réalité. Cette drôle de géographie, c’est pourtant celle que nos journaux télévisés construisent et qu’ils nous retransmettent, jour après jour, reportage après reportage, brève après brève. Et qui constitue LA planète aux yeux d’une majorité de Français, en dehors de leurs voyages à l’étranger. Et pour cause : 20 millions de Français sont au rendez-vous devant les trois JT du soir et, pour 70 % d’entre eux, ceux-ci constituent la seule source d’information…

Vents et marées
Imaginez donc un JT sans catastrophes naturelles ... « Ce ne serait plus un JT », s’amuse un journaliste de TF1. Force est de constater que la météo est devenue la première pourvoyeuse de sujets « internationaux », aux côtés des catastrophes non naturelles (à commencer par les crashs aériens) et des conflits armés (à condition qu’il y ait une présence occidentale). Aucune chaîne n’y échappe. TF1 et France 2, bien entendu, qui ont rivalisé de moyens techniques et humains pour (sur)couvrir le tsunami ou le cyclone Katrina, et n’ont pas été en reste sur la vague d’intempéries en Europe ou les cyclones Wilma, Rita et Emily. Idem pour M6, jamais en retard pour nous informer de vagues géantes ou d’un blizzard aux Etats-Unis. Et même Arte, mais sur des aléas climatiques moins couverts – l’ouragan Beta au Honduras, pour n’en citer qu’un. Fascination pour les catastrophes, suivisme, intérêt croissant pour les questions environnementales, les raisons sont multiples. Mais surtout, en matière internationale comme ailleurs, il n’y a pas mieux qu’une catastrophe pour faire carburer son JT à l’émotion. Et fédérer les téléspectateurs. D’autant plus si, comme dans le cas du tsunami, la catastrophe frappe aussi des touristes occidentaux. Souvenez-vous : qui n’a pas eu l’impression, en regardant les images de la vague géante, que les Blancs, surtout, étaient touchés…

Si ça vaut le coup, on met le paquet
A TF1, on a eu le déclic au moment de la mort d’Yves Montand, en 1991. « On a ajouté cinquante minutes au JT et ça a marché, se souvient un journaliste. Depuis, on ne fait plus que ça : en cas d’événement important, on le couvre à fond et on n’hésite pas à bâtir des journaux d’une heure. » Ainsi est né le « mono-événement », catégorie à part de faits internationaux ultrafédérateurs. Mort du pape ou du prince Rainier, tsunami ou attentats de Londres : les rédactions sont alors capables de mobiliser des trésors de technique et de moyens humains. Question d’Audimat, expliquent les chaînes. « Mais c’est aussi une occasion rêvée de traiter d’un pays dont on ne parle pas forcément en temps normal, explique Jean-Jacques Basier, rédacteur en chef du 19/20, sur France 3. Comme on envoie nos équipes, on en profite pour faire toute une série de reportages, au-delà de l’événement en lui-même, et on étale la diffusion dans le temps. »
En dehors du « mono-événement », point de salut ? Jean-Jacques Basier reconnaît que le combat est difficile : « On ne peut pas ne pas traiter les grosses catastrophes et les conflits armés. A partir de là, une majorité de notre budget y passe. Le reste, c’est du bonus. » Le choix peut aussi être stratégique, comme sur TF1 : « Avec la montée de la concurrence, Namias (directeur général adjoint chargé de l’information) et Poivre ont misé sur l’info de proximité, qui ramène plus d’audience », résume un reporter de la chaîne. « Hors période d’actu chaude type Irak ou tsunami, TF1 ignore le monde, tranche Régis Faucon, ex-responsable du service étranger de la chaîne. Derrière son vernis de respectabilité, le JT de Poivre n’est pas bien différent de celui de Pernaut à 13 heures : leurs mots d’ordre, c’est proximité et franco-français. » Critique facile quand on ne fait plus partie de la maison, rétorque-t-on à TF1. Et pourtant, si le 20 heures affiche a priori un impressionnant palmarès de sujets consacrés à l’étranger, c’est pour mieux les traiter… sous forme de brèves. De préférence, en deuxième partie de journal.

Thalasso à gogo, Otan mis au ban
Il fut un temps où parler d’international revenait à rendre compte des visites officielles ou du dernier sommet de l’Otan. Au début des années 90, TF1 n’hésitait pas à envoyer six journalistes pour couvrir une réunion du G7. Autres temps, autres mœurs. « Aujourd’hui, on se retrouve à deux, au grand maximum », constate-t-on à TF1. L’évolution est générale : moins d’institutionnel, moins d’analyse, plus de reportages. De Moscou à Washington via Londres ou Rome, les correspondants permanents, autrefois pourvoyeurs de sujets diplomatiques, sont devenus des bureaux d’« info géné ». Seule Jérusalem continue à alimenter les différents JT avec une majorité de sujets politiques. Les infos reflètent aussi les conditions de travail des journalistes. Par exemple, France 2 accorde moins de dix sujets à l’Algérie en un an, et de moins en moins à l’Irak et la Syrie parce que l’accès à l’information y est de plus en plus difficile.


Dernière édition par le Lun 26 Juin - 20:51, édité 1 fois

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Re: Aurélie Archives Articles

Message par Invité le Lun 26 Juin - 20:47

...Suite et fin...
La faible place accordée à l’analyse s’explique aussi par la disparition des journalistes spécialisés. Les éditorialistes capables de décrypter les enjeux d’une zone ont été écartés des plateaux, à l’exception de Christian Mallard sur France 3 et Vincent Hervouët sur LCI. Poussant la logique jusqu’au bout, TF1 a dissout son service étranger dans un service de reportages généralistes, il y a déjà dix ans. Evolution similaire à France 2 qui dispose désormais d’un « pool étranger et infos géné » assuré par des journalistes « transversaux », qui couvrent aussi bien la crise des banlieues qu’une arrivée massive de réfugiés à Tenerife. « Ça donne une approche plus percutante, mais plus on “dé-spécialise”, moins on est pertinent et exigeant », regrette Philippe Lefait, ex-présentateur des JT de France 2.
« Il faut pourtant faire vivre les questions de politique internationale, explique Uwe-Lothar Müller, rédacteur en chef d’Arte Info. Un reportage qui vous montre les conduits d’égout éventrés à Gaza vaut toutes les explications sur les conditions de vie des Palestiniens. » L’approche est plus vivante, mais finit par friser la caricature quand, sur France 2, la Tunisie n’est plus traitée que sous un angle purement « consommation » – y passer sa retraite ou partir en thalasso – et pour évoquer le polémique sommet de l’information (dans une dictature…) en novembre 2005, un unique sujet sur les ordinateurs à 100 dollars pour pays émergents ! Preuve que le petit écran a conforté son rôle de média divertissant, destiné au plus grand nombre. « On peut le regretter, constate Thierry Thuillier, de France 2, mais le JT n’y échappe pas. » Preuve, aussi, de la difficulté pour l’information télé à traiter d’un monde complexe et multipolaire. « A partir de la chute du Mur, il y a eu un changement de nature de la couverture internationale, avec effacement progressif du traitement géopolitique “classique”, poursuit Thuillier. On aborde aujourd’hui l’étranger de façon plus transversale, par l’économie, la société, la culture. Aujourd’hui, les Français veulent savoir comment nos voisins européens vivent, par exemple, la question des retraites. »
Mais si le JT de France 2 ose parfois ouvrir sur des sujets dits « difficiles », comme récemment sur le nucléaire iranien, TF1 a, elle, lâché la partie. « Pourquoi ouvrir sur l’étranger quand l’actu internationale ne le demande pas ? », interroge Bernard Volker. « On n’a pas un grand faible pour les négociations internationales pointues. Plutôt que de traiter des discussions d’adhésion du Monténégro à l’Europe, on préfère parler des conditions de vie des habitants à travers des témoignages. » Témoigner, autre mot-emblème. « Pour l’international comme ailleurs, on est dans l’ère du testimonial, analyse Philippe Lefait. D’où une approche plus sociologisante. Il ne s’agit plus de savoir si on peut expliquer une situation, mais s’il y a un témoin pour en parler. Et s’il n’y en a pas, il n’y a pas d’événement. »

La loi de l’instantané
L’explosion technologique a, elle aussi, changé la donne. « Il n’y a plus de distance entre l’événement et le téléspectateur, le monde est à disposition, tout de suite, explique Lefait. Le journaliste, en tant que médiateur capable de recul et d’analyse, est une espèce en voie de disparition. On ne lui donne plus le temps de prendre des chemins de traverse. » Ce temps précieux, il en dispose d’autant moins qu’il est concurrencé par les amateurs dotés de portables, inestimables témoins dont les documents alimentent désormais les JT, du tsunami aux attentats de Londres. Sans oublier les EVN (Eurovision News Exchange, système d’échange d’images alimenté par les chaînes et les agences de presse du monde entier, principalement occidentales). « Une bombe explose à Jérusalem, les images arrivent une demi-heure après, témoigne Thierry Thuillier. Non seulement, on a un robinet d’images vingt-quatre heures sur vingt-quatre, mais il est de bonne qualité ! » Désormais, la rédaction en chef, à Paris, connaît souvent l’info avant le reporter sur place. « Le système de confiance s’est inversé, poursuit Philippe Lefait, et forcément ça change le rapport au monde des JT. Ça l’uniformise, inévitablement. »

Bizarres, fous et méchants
En novembre dernier, les journalistes français découvraient la couverture par les télévisions étrangères des émeutes de banlieues : « Guerre civile », « Bagdad à Paris », « Paris en flammes »… « On a vu, concrètement, combien la télévision pouvait donner une vision caricaturale d’événements étrangers, raconte Jean-Jacques Basier. A France 3, nous avons vraiment réfléchi à notre traitement. » Arroseurs arrosés ? Sur la planète des JT, on aime forcer le trait. La Slovénie est le pays des loups, le Bangladesh, celui du microcrédit. Idem pour un géant politico-économique comme la Chine, qui suscite une avalanche de sujets folkloriques sur le dépeçage d’animaux vivants, le boom des sports d’hiver ou des chiens de compagnie. L’Afrique ne s’en sort pas mieux. En 2005 par exemple, TF1 s’est soudain intéressée au Mali : douze sujets, contre à peine quatre sur Arte ! Pas sûr que l’image du pays en soit sortie plus précise : sur TF1, le Mali reste peuplé d’immigrés potentiels (plus de la moitié des sujets), frappé par la sécheresse, mais – lueur d’espoir ! – s’en sort grâce au tourisme et au commerce équitable. « L’étranger, surtout en phase de mondialisation accélérée, fait peur, résume un journaliste de la chaîne. On ne l’aborde que sous l’angle : mais qu’est-ce qu’ils sont fous, ces Américains ! Qu’est-ce qu’ils sont bizarres, ces Chinois ! » Manière de rassurer le téléspectateur : y a pas photo, on est décidément mieux chez soi.

French attitude
Trop franco-français les JT français ? Sans aucun doute, si on les compare avec leurs homologues allemands ou espagnols. Mais, vue des Etats-Unis, l’info française paraît « extrêmement ouverte sur le monde », dixit Frederick Thomas, directeur de MHZ, chaîne basée à Washington qui rediffuse des journaux du monde entier. La station a même choisi de programmer le JT de France 2 à 19 heures (heure de grande écoute et de diffusion des JT aux Etats-Unis). « C’est notre édition la plus importante du soir. On a l’habitude de dire : “Don’t F*** with the french news !” (soit : ne t’avise pas d’oublier les infos françaises). Ce qui dit bien leur importance. »

L’exception Arte
L’évidence vaut d’être rappelée : le monde vu par Arte n’a rien à voir avec celui de ses concurrentes. Quand France 3 affirme quatre accroches principales pour traiter de l’étranger – les voyages officiels, les élections, les catastrophes et les conflits majeurs – et un net intérêt pour l’Europe, M6 affiche, elle, un goût pour le showbiz (le cancer de Kylie Minogue ou le procès de Michael Jackson) et les infos insolites (comme cet anaconda qui avale un veau, le 8 décembre 2005, au Brésil). Le Burundi a plus de chances d’éveiller l’intérêt de TF1 quand une princesse, ex-top model, se présente aux élections, et Hongkong, quand un parc Disney s’apprête à ouvrir. On verra en revanche plus rarement, comme sur Arte, un reportage sur la vie des jeunes diplômés de Bamako. « Les chaînes françaises se mettent à l’image de ce qu’elles imaginent être les goûts de leurs téléspectateurs. Et puis, on sait bien que les Français ne sont pas les plus grands voyageurs du monde... », observe Gérard Saint-Paul, ex-directeur de l’information d’Arte, aujourd’hui dans l’équipe dirigeante de la Chaîne française d’information internationale (CFII). « Il y a toujours moyen de trouver des entrées qui concernent les Français, il faut simplement se creuser la tête », insiste Bernard Zekri, directeur de la rédaction d’i>télé et de Canal+, l’un des rares à jouer résolument la carte internationale dans le JT de Canal.
La binationalité d’Arte, en l’occurrence, fait la différence. « Nos journaux se démarquent forcément puisqu’on s’adresse aussi aux Allemands, note Uwe-Lothar Müller. Or l’international reste un centre d’intérêt majeur outre-Rhin. » Et pour cause, les cinq correspondants permanents de TF1 à l’étranger, les dix de France 2, font pâle figure face à la vingtaine des chaînes publiques allemandes…
Résultat, la planète passée au filtre d’Arte se distingue. Et pas seulement parce qu’elle s’intéresse davantage à la Turquie pour satisfaire ses téléspectateurs allemands. Quand les responsables des autres chaînes reconnaissent tous que traiter d’international ne va pas de soi, Uwe-Lothar Müller fait figure d’ovni : « La politique internationale est capitale. D’autant plus qu’un événement à l’autre bout du monde peut avoir immédiatement des répercussions chez nous : quand Chávez décide par exemple de ne plus freiner la hausse des prix du pétrole, les Européens le ressentent très vite. Le monde a tellement rétréci, la confusion est tellement grande que le téléspectateur a plus que jamais besoin de clés pour comprendre. »
Weronika Zarachowicz

(1) L’année 2005 à travers les éditions des 20 heures de TF1, France 2, France 3, Canal+, M6 et Arte, grâce aux archives de l’INA (un grand merci à l’équipe et à Sylvie Fegar).
L’INA vient de créer un baromêtre thématique des journaux télé.
Telerama n° 2944 - 17 Juin 2006

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